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Pour délier tout ça, il va m’en falloir, du temps !

« Et le mort sortit, les pieds et les mains liés par des bandelettes,
le visage enveloppé d’un suaire.
Jésus leur dit : ‘Déliez-le et laissez-le aller !’ »
Jean 11, 44

 Il faut en défaire, des nœuds, en délier des liens…

Pour délier tout ça, il va m’en falloir, du temps ! C’est l’expérience de ces 9 mois passés à Vauvert dans le Gard…
Par la revue ‘Famille Chrétienne’, j’ai appris qu’il existe un lieu d’accueil pour des prêtres en difficulté, la Maison Barnabé : « Parce que les prêtres sont aussi des hommes. Les prêtres nous apportent le Christ, mais ils peuvent être confrontés à l’épuisement... ».
Ce projet est né voici trois ans à l’initiative d’un couple chrétien, Hina et Olivier, déjà très engagés dans l’Église, et du père Benoît, prêtre de Notre-Dame de vie qui a lui-même côtoyé nombre de prêtres en burn-out. Le soutien de l’évêque de Nîmes a été décisif pour trouver le lieu. Depuis sa création voici 3 ans, plus de 300 bénévoles ont participé activement au chantier que sont ces bâtiments, un ancien château devenu école catholique.…
Après avoir fait trois fois ma demande, je suis invité à venir. Je viens alors de passer 50 jours dans la clinique psychiatrique de Belle-Rive à Villeneuve-lès-Avignon, où j’ai pu être soigné et guéri de mes idées noires… Je vais séjourner finalement à la Maison Barnabé du le 17 mars 2025 jusqu’au 26 février 2026, avant de retourner dans mon diocèse. Long temps de reconstruction, de patience avec moi-même ! Il faut en défaire, des nœuds, en délier des liens…

 

Il me faudra des mois pour être à ma juste place

Très vite, durant une journée avec une psychologue et un prêtre, extérieurs à la maison, j’établis les axes de mon séjour : avoir une vie régulière, m’unifier et appendre à dire non, pour être fidèle à moi- même. En étant invité à me poser toujours cette question : « Qu’est-ce que j’en fais ? » Assez proche de ce désir de Charles de Foucauld : « Me dire qu’est-ce que Jésus aurait fait à ma place, et le faire »
Je prévois avec eux quatre grandes sorties, deux retraites à prêcher en Foyer de charité, l’ordination sacerdotale d’un neveu à Paris et le séjour dans l’Aude pour célébrer mes 40 ans d’ordination. Du coup, je vais devoir faire une croix sur un certain nombre d’évènements, le pèlerinage des gitans aux Saintes-Maries, les funérailles d’un ami prêtre à Carcassonne. Je suis ici pour moi à Vauvert, et non pour fuir ou m’envoler. Je suis à la bonne place, au bon moment… Apprendre à dire non pour rester fidèle à moi-même. J’aurai plusieurs fois à refuser plusieurs sollicitations, et je me rends compte que les autres n’en sont pas blessés.
Il me faudra des mois pour ajuster ma place au milieu des autres, pour écouter sans être invasif, pour mieux vivre ce respect des autres auquel j’ai droit moi aussi, pour être dans la bienveillance en faisant davantage attention à remercier. Finalement, pour être à ma juste place.

Je comprendrais petit à petit que le chantier, en fait, c’est moi,

Durant ces mois, j’apprends à abandonner nombre de choses. En particulier l’exercice de mon ministère de prêtre, pour me permettre de retrouver mon humanité. Afin d’utiliser à bon escient mon téléphone, je fais le vide dans mes groupes WhatsApp, je supprime les notifications, j’en limite l’utilisation, je le mets le soir à charger à l’extérieur de ma chambre, Je passe de la couleur au noir et blanc, ce qui est bien moins fun et attirant. Je fais un outil de mon portable et non un maître.
Il me semble que je suis sur le bon chemin, celui que trace William Henley, dans son poème ‘Invictus’ : « Je suis le maitre de mon destin. Je suis le capitaine de mon âme. » Il ne s’agit plus de me laisser guider par les évènements, ni les demandes des autres, ni non plus par le désir de cette reconnaissance, dont je pense à tort qu’elle me permet d’exister aux yeux des autres.
 Durant ces mois, j’apprends à abandonner nombre de choses inutiles. Il me faut d’abord abandonner mon ministère de prêtre, pour redevenir un homme. J’aurai le temps de me remettre en route quand il le faudra.
Le matin, les services proposés nous y aident. Faire de la vraie cuisine avec l’application Paprika qui propose plus de 600 recettes, Travailler sur le chantier énorme qu’est la maison Barnabé. Jardiner, défricher le terrain de près d’un hectare. Je comprendrais petit à petit que le chantier, en fait, c’est moi, et qu’il y a vraiment du travail de restauration à opérer !
Le mercredi, nettoyer la maison et ensuite notre espace personnel, pour moi une chambre de 6 mètres sur 7 qui n’a rien à voir avec une cellule de moine ou d’une maison de retraite. Un lieu qui permet vraiment d’être à l’aise et de respirer. Sur la cheminée, quelques icônes, à côté de la Vierge en pierre sculptée en clinique. J’accroche au-dessus de la porte un Christ peint par ma sœur artiste.
Durant les après-midis, nous avons des ateliers, animés par des bénévoles qui sont de vrais pro : marqueterie, reliure, poterie, chant, théâtre. Des moments qui nous vident la tête, qui nous emplissent le cœur, où nous apprenons à respirer et qui nous ouvrent plein de perspectives. Je dirai que je remplis ma caisse à outils, dont je pourrais me servir en sortant.

Être homme et prêtre, et non le contraire

La maison est vraiment un lieu de bienveillance entre nous les accueillis, avec les accueillants ainsi que les bénévoles de passage. La présence affectueuse du chien Urgo, une vraie pâte, un Golden Redriver, le pansement des prêtres, et par la suite l’arrivée de 6 poules, sont aussi un facteur de sérénité appréciable.
Dès les premiers jours, je suis fasciné par l’atelier de poterie. Dans ma maladie, il y a ce que j’appelle le virage. Cinq minutes avant, je vais mal, je suis en dépression. Et cinq minutes après, tout est fini, je me sens très bien. Ici, cela s’est passé durant la première séance de poterie. À la fin des deux heures, je ne peux plus m’en aller, et les deux autres prêtres doivent presque me tirer dehors ! En travaillant la terre, bien plus rapidement qu’en taillant une pierre, je découvre combien je suis fait de cette glaise, que je vais malaxer, à laquelle je vais donner forme. Nous sommes faits de glaise. Adam, le glaiseux, nous dit la Bible ! Une activité à reprendre sans faute dès mon retour à Lézignan ! Il est facile de donner une forme, et de recommencer si le résultat n’est pas satisfaisant. Les gestes deviennent plus sûrs au cours des séances.
Ici, j’apprends, oui plutôt je réapprends à faire attention à moi. On m’a tellement dit combien c’est beau, un prêtre se donnant à plein, ne se souciant pas de lui. Pourtant, Jésus invitait ses apôtres à se reposer. Il les invite aussi à renoncer à eux-mêmes, à leur égo, et cela n’est pas opposé au désir de retrouver mon ‘je’ avec bienveillance vis-à-vis de moi-même…J’ai à déboulonner la statue que l’on m’a faite et que j’ai imaginée moi-même, à descendre de la niche à saint, et de redescendre en pleine pâte humaine. Être homme et prêtre, et non le contraire… C’est étonnant, mais je découvre que dans la bipolarité, j’ai si fortement accentué le pôle ministériel, à en être bouffé par toutes mes missions et activités, que j’en ai oublié le pôle humain. Je n’en avais pas l’impression, mais c’est cela qui se passait. J’aime me rappeler ces mots de Saint Augustin : « Aime-moi tel que tu es, sinon tu n’aimeras jamais ! »

Je suis descendu au plus profond dans les enfers, et Dieu était là, il m’attendait et il m’a tendu la main

Dans le groupe, je suis accompagné par un des trois accueillants, afin de faire le point, rendre grâce pour les progrès effectués, et cerner telle ou telle attitude à rectifier. Pour ma part, il s’agit du père Benoît, originaire de Normandie, avec qui je vais apprendre à goûter le silence et l’écoute, plutôt que de rester dans le verbiage. Il est vrai que nous avons deux oreilles pour une bouche. Vu le lieu où je suis et que j’ai choisi, er avec mon caractère docile, je suis prêt à entendre les remarques qui me sont faites et en tenir compte. À d’autres périodes de ma vie, surtout au moment des phases maniaques, je réagis en me disant : « Cause toujours, tu m’intéresses », sans en prendre de la graine. Ici, c’est différent. Demain, de retour chez moi, j’aurai à la fois à entendre les remarques des autres, mais aussi à leur permettre de les exprimer. Je pense que je suis très docile de ce côté-là. À moi à ne pas me laisser reprendre par le naturel qui vient au galop et à marcher tranquillement au pas…
Nous avons de temps en temps une rencontre entre accueillis et accueillants, afin de faire le point, exprimer un merci, exposer une de pardon, conscient de nos faux pas, et savoir dire s’il te plait, conscient de ce qui peut progresser. Un jour, Olivier me dit : « Jean, ce qui est beau, c’est ta docilité ainsi que ton rire quand tu ris de toi ! Tu ris de montrer que tu aimes à la folie le chocolat et qu’on te chambre. » Le soir-même, je suis en larmes dans ma chambre. Combien je n’ai pu pleurer durant ces derniers moi, sinon des larmes sèches ! Je me rappelle alors le mot d’humour d’un ami prêtre : « Tu connais la différence entre Dieu et Jean ? Dieu est partout et Jean y est déjà allé ! » Je comprends maintenant qu’il existe une différence qui a bien davantage de sens. Je suis descendu au plus profond dans les enfers, et Dieu était là, il m’attendait et il m’a tendu la main…
Connaître mes fragilités, les accepter et vivre avec. Je sais qu’elles pourront être pour moi le moyen d’être à l’écoute d’autres personnes elles aussi fragiles. J’en ai fait l’expérience, dans la communauté ‘Foi et Lumière’ tout comme auprès des parents endeuillés de ‘Jonathan Pierres Vivantes’…

J’ai vécu ici un double cheminement

La venue de mon évêque, un mois avant la fin du séjour, me permet de faire avec lui et le père Benoît le bilan de ces mois passés ici, et d’entrevoir quel sera mon futur ministère, qui correspond bien à mes attentes.
À mon retour, au lieu d’être dans le ministère pastoral à 100%, le nez dans le guidon, j’aurai à continuer telle ou telle activité pratiquée ici, en fonction de mes gouts et affinités, en utilisant les outils reçus. Tout cela m’a vraiment ressuscité. Neuf mois, le temps d’une nouvelle gestation. Je sais que le travail ne va pas s’arrêter en sortant. La bipolarité ne cessera de guetter tous mes faux pas !
Comme me l’a conseillé à la maison Barnabé la psychologue retrouvée en visio, je commence à rencontrer une psychologue pratiquant l’E.M.D.R (Eye Movement Desensitization and Reprocessing), une psychothérapie qui a pour objectif de guérir les traumatismes psychiques. Affaire à suivre ! Cela va compléter le chemin que je fais avec mon psychiatre et mon accompagnateur de mon père spirituel.
L’animatrice de l’atelier de théâtre me parle aussi de la thérapie cognito-comportementales, qui permet de trouver d’où viennent nos travers, nos blocages. Elle a perçu cela dans ma façon de respirer, de mal respirer, quand j’ai fait une apnée au moment du temps de détente sur un tapis de sol ! Pour le moment, je démarre l’E.M.D.R. dans un premier temps… Ça ferait beaucoup à la fois !
Je reconnais que je suis complexe, comme le sont les personnes atteintes de bipolarité, si différentes et uniques. Comme le sont en fait tous les humains, même si certains se croient plus normaux que les autres ! Le travail fait durant ces 9 mois ne sera jamais fini.
J’ai vécu ici un double cheminement qui peut paraître paradoxal, un décentrement vis-à-vis de mon égo, renoncer à moi-même et à mon besoin de reconnaissance, et en même temps un recentrement sur mon moi, savoir qui je suis vraiment, parler en ‘Je’ !
C’est avec tout ce que je suis que je vais pouvoir écrire une nouvelle page de vie, confiant dans ceux qui m’entourent, serein devant la mission que mon évêque me donne, sûr que le Christ ne me lâchera jamais. Prêt pour de nouvelles aventures avec tous ceux et celles que je croiserai sur ma route…

Voilà le fruit de l’Esprit : amour, joie, paix, patience,
Bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi.
Galates 5, 22